Les dangers de la pensée autoritaire

« Le libéralisme économique est contraire au modèle social français et surtout à sa tradition du service public » résonne dans le micro dans l’amphithéâtre de la première année en droit à Nancy. Ce qui semble être une remarque factuelle ne peut qu’être classé sous la catégorie de la manipulation et comme conséquence d’une vieille tendance qui a fait de la Grande Nation un pays purement autoritaire.

Si on vient étudier en France on ne devrait pas se faire – surtout comme libéral – de grandes illusions face aux directions générales de la politique, parlant aussitôt de ce qu’on appelle politique politicienne et de ce qui est l’idée politique inhérente à la population. Mais face à l’abstention devenu le parti politique le plus populaire et face au fil conducteur qui s’étire à travers les têtes des citoyens et de façon plus considérable, à travers celles des professeurs universitaires, je dois avouer mes illusions détruites. Ce qui avait commencé à n’être qu’un doute, s’est confirmé très récemment lors d’un cours magistral. Dans un paragraphe du cours appelé « La finalité du droit » on analysait d’abord « Le choix entre justice et utilité ». S’en suivait une description du libéralisme économique comme étant l’argument des partisans du droit efficace : on nous affirmait que cette théorie reposait sur le la non-intervention absolue dans l’économie et avant tout sur le principe sacré du « laissez faire », un terme (convenablement pour les français on dira) aussi utilisé en langue anglaise, et analysé en ce sens par l’économiste Friedrich Hayek dans son livre « The Road to Serfdom » :

« Le terme ‘laissez-faire’ est extrêmement ambigu et ne sert qu’à déformer les principes sur lesquels repose la politique libérale. Sans doute, l’État par définition, doit agir et ses actes ont toujours un certain effet. Mais il ne s’agit pas de cela. […] L’État qui contrôle les poids et les mesures, pour empêcher la fraude, exerce une action; mais l’État qui tolère l’emploi de la violence […] est inactif. »[1]

Hayek continue en expliquant qu’il y a bel et bien des législations concernant des usines (ou autres) qui ne sont pas contraires au libéralisme. Il est important de signaler que ces lois ne doivent pas, à long terme, favoriser ou défavoriser un groupe particulier. A titre d’exemple, une loi interdisant le travail des mineurs ou une loi protégeant un contrat (dans le droit du travail) pourrait constituer un désavantage pour un fabricant indélicat, mais au bénéfice des droits de tous. L’État dans la conception libérale joue le rôle de protecteur des libertés, pas celui de spectateur de ses violations. Parler de « laissez faire » prouve que l’on est soit mal informé, soit malhonnête.

Mais faut-il s’en soucier si une telle remarque périt dans la masse des notes prises par les étudiants ? Ceux qui s’inquiètaient auraient en effet bien raison de la faire, puisque le cours continuait par « Le modèle du libéralisme économique est contraire au modèle social français, il est opposé à la tradition du service public français. Dans la tradition juridique française on parle plutôt d’égalité réelle. ». On est ici en présence d’une remarque pouvant potentiellement influencer à un haut niveau. C’est la conception selon laquelle on peut attacher un idéal politique à un pays, non à des individus. En expliquant que l’idée du libéralisme appartient aux anglo-saxons, il ne se lance pas dans un débat de pour et de contres, mais il écarte une philosophie entière du pays (qui comme tout autre pays est une entité purement imaginaire)[2]. C’est non seulement une argumentation d’une simplicité remarquable, mais également une pensée très dangereuse. De la même manière, on pourrait argumenter que le fascisme[3] ne peut atteindre un caractère mortifère qu’en Allemagne ou en Italie. 559726_10151617367342746_1971112925_n En effet le socialisme s’est souverainement implanté en France, mais non pas parce que la population française a une inclination naturelle vers cet idéal politique, mais parce que remettre en question le système de sécurité sociale (par exemple) est considéré a été écarté de ce qui est coûtumièrement admis de dire dans ce pays. Le parti socialiste, le FG, le FN, l’UMP, les Verts etc. ont tous besoin de se référer sans cesse au collectivisme afin de garder leurs places sur l’échiquier des partis classiques. A un moment où l’Assemblée Nationale vote plus de 200 lois par an, il semblerait que les politiques considèrent unanimement que l’on peut remédier aux problèmes avec encore plus de législation. Revenir aux principes de la responsabilité individuelle et des libertés ? Impensable ! Cela fait penser au professeur socialiste anglais H.J. Laski, qui remarquait dans son livre Democracy in Crisis qu’aucun obstacle à la réalisation du socialisme ne devait demeurer, que tous les outils pour garantir la conservation des mesures du Labour Party restent en place devaient être utilisés. En effet Laski déclarait qu’un gouvernement socialiste devait «suspend the classic formula of normal opposition» et il mettait en évidence que:

«[…] the continuance of parliamentary government would depend on its possession of guarantees from the Conservative Party that its work of transformation would not be disrupted by repeal in the event of its defeat in the polls.»[4]

L’idée qu’une tendance politique s’arrangerait à mettre en place des mécanismes afin que ses mesures politiques ne puissent plus jamais être annulées est angoissante, et elle explique bien la volonté de vouloir inscrire dans les constitutions des obligations plutôt que des libertés. La question suivante se pose donc: si on dit que telle ou telle chose est «opposée à la tradition du service public français», de savoir si l’on est victime de cette évolution ou l’un des auteurs? Le collectivisme est dangereux parce qu’il justifie ses actions contre les libertés individuelles en déclarant qu’elles sont dans l’intérêt général et que ses opposants ne poursuivent qu’un idéal égoïste.[5]

Le danger

Si l’idée libérale de la société et de l’économie est connotée négativement, on peut se demander quel en est l’impact sur les libertés. Ce n’est pas une tradition française d’affirmer que l’État doit se charger intégralement de la sécurité sociale, de la même façon c’est normal que notre interprétation du rôle de l’État a établi comme habitude la tradition selon laquelle on poursuit des particuliers pour des crimes non violents comme la consommation de la drogue, la libre expression de leurs opinions etc. Contestant cette influence de l’État je connais les réactions usuelles : «T’as raison mais après tout il y a beaucoup de gens qui ne peuvent pas assumer leurs responsabilités.» C’est l’idée que les défis de notre monde ne sont que solubles dans une planification de l’État et qu’après tout, c’est notre histoire qui a fait que l’on ne peut plus revenir vers d’autres modèles. Il est très dérangeant que la pensée répandue aujourd’hui se dise semble se dire aujourd’hui que oui, l’État se mêle de notre vie privée, de nos habitudes et de nos finances, mais que c’est toujours moins angoissant que d’avoir de la liberté. Que vont dire les générations futures si leurs libertés individuelles sont réduites à néant et si le fonctionnement de l’État-providence conduit les systèmes sociaux à la faillite et les pays à l’endettement insupportable ? Allons-nous dire que c’était par simple pratique qu’on n’a jamais rien changé, parce que c’était la « tradition » ?

Après tout, si on ne fait même pas confiance aux gens s’ils sont libres, comment peut-on faire confiance à ceux qui ont le pouvoir ?


[1] La Route de la servitude ; PUF ; chap. 6 Le plannisme et la règle de la loi ; p.88)

[2] Ce qui, en outre, fait penser au panache radioactif qui s’est arrêté à la « frontière » en 1986.

[3] Je sais qu’on va crier au point Godwin… bon je ne pourrai pas dire que ça ne m’a jamais intéressé. Godwin n’était qu’un vantard.

[4] H.J. Laski Democracy in Crisis [Chapel Hill, NC: University of North Carolina Press, 1933; p.87]

[5] C’est ce que nous rappelle la citation de Milton Friedman: «There is, as it were, an invisible hand in politics that operates in precisely the opposite direction to Adam Smith’s invisible hand. Individuals who intend only to promote the general interest are led by the invisible hand to promote a special interest that they had no intention to promote. » (Milton and Rose Friedman, Free to Choose [New York: Harcourt Brace Jovanovich, 1979], p. 292)

La carricature provient du site Facebook du Parti Libéral Démocrate français.

About Bill Wirtz

My name is Bill, I'm from Luxembourg and I write about the virtues of a free society. I favour individual and economic freedom and I believe in the capabilities people can develop when they have to take their own responsibilities.

2 Responses

  1. Paul Bismuth

    Bonjour / bonsoir
    Lire ton article me mets mal à l’aise. Suivant ta vision manichéenne, la France ( et par extension les français ) violerait les droit fondamentaux tandis que les libéraux incompris tenteraient désespéramment de nous libérer de l’oppresseur totalitaire.
    Ainsi toujours selon toi une sorte de consensus politique se serait établi entre Le parti socialiste, le FG, le FN, l’UMP, les Verts etc qui seraient alors forcés de vanter les louanges du modèle sociale français pour sauvegarder leur place sur l’échiquier politique.

    Pourtant la réalité est bien différente, depuis quelques mois en France le parti socialiste n’hésite plus à ouvrir des débats sur les 35 heures, le travail dominical, ainsi que la flexibilité du travail. Preuve en est Manuel Valls qui déclare tout azimut à quel point il aime l’entreprise tout en utilisant ses facultés de polyglotte.
    L’opposition quant à elle ne reste pas les bras croisés, à l’instar de Nicolas Sarkozy qui déclarait il y à quelque semaine vouloir exploiter le gaz de schiste, lui qui naguère était un farouche opposant de son extraction.
    Au final on s’aperçoit aujourd’hui que les 2 partis dominants se rapprochent de plus en plus des idées libérales, ces idées que les français rejettent (1) et qui sont perçues en France comme une régression sociale, ne serait-ce pas alors totalitaire d’imposer un modèle libéral contraire à la volonté de notre nation ?
    Il est vrai que la population française n’a pas d’inclinaison naturelle vers l’anti-libéralisme tout comme il est vrai que les États-Unis n’ont pas d’inclinaison naturelle vers le libéralisme.
    Pourquoi ne pas accepter alors qu’une nation puisse rejeter une idéologie individualiste, anti-écologique, et qui tend vers une société plus inégalitaire, est-ce si absurde ?

    De plus, tu associes régulièrement libéralisme et liberté, pourtant ils sont bien loin d’être synonymes, je te laisse d’ailleurs méditer sur cette citation de John Kenneth Galbraith avant que tu n’ailles te coucher :

    « ’il n’existe pas de forme d’oppression plus aiguë, pas de hantise plus continue que celles de l’individu qui n’a plus un sou en poche. On entend beaucoup parler des atteintes à la liberté des plus aisés quand leurs revenus sont diminués par les impôts, mais on n’entend jamais parler de l’extraordinaire augmentation de la liberté des pauvres quand ils ont un peu d’argent à dépenser. Les limitations qu’impose la fiscalité à la liberté des riches sont néanmoins bien peu de choses en regard du surcroît de liberté apporté aux pauvres quand on leur fournit un revenu. »

    (1) : les partis politiques prônant un protectionnisme gagnent en popularité ( cf : FN, DLR,etc)

    PS : mise à part le fait que je ne sois pas d’accord, je trouve tes articles très intéressants et je t’invite à continuer.

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